lundi 9 janvier 2012

Par ici la monnaie

Extrait de "Vous vous sentez idiot? Devenez Kunique!" à paraître dans le millénaire qui vient.


On parle beaucoup ces temps-ci de la création monétaire, de la fabrication de l’argent et de son origine sous forme de dette. Il semblerait que le débat technique ce soit déplacé, à la faveur de la crise mondiale, sur le terrain politique.

Nous le savons, ce qui crée la monnaie, c’est la dette. Dette d’un commerçant, d’abord, vis-à-vis d’un autre commerçant plus riche devenu banquier. Dette d’un particulier, ensuite, d’une entreprise ou d’un Etat, vis-à-vis des descendants de ce même banquier.

Le principe est le suivant : une certaine masse monétaire, équivalente au montant d’un emprunt, se crée spontanément, à la minute où cet emprunt est contracté. L’argent naît d’une simple projection sur base de confiance et de promesse. Vous projetez de construire une maison. Vous avez besoin pour cela de 100 000 euros. Une banque vous fait confiance et réciproquement. Au moment de la signature de l’emprunt, il n’y a rien au-delà d’une promesse de remboursement et d’une certaine garantie de solvabilité. Des plans, c’est tout. Un projet. Par cet emprunt, la banque s’engage à vous verser 100 000 euros qu’elle n’a pas dans ses coffres, et vous vous engagez en retour à lui rembourser cet argent invisible avec des intérêts. Elle vous doit 100 000 euros qu’elle inscrit au passif sur son livre de compte, vous lui devez 100 000 euros qu’elle inscrit à l’actif dans la colonne d’en face. Elle obtient un bilan comptable parfaitement équilibré, avec 100 000 euros d’un côté et 100 000 euros de l’autre. Elle vient de créer, à partir de rien, 100 000 euros de monnaie qu’elle met à votre disposition. Monnaie, dette, argent invisible (certains disent fausse monnaie) qui migrera ensuite de banque en banque, au gré des paiements par carte, chèque, virement, ou espèces, que vous effectuerez auprès de vos fournisseurs et qu’ils effectueront eux-mêmes auprès des leur. Dette migrante que vos remboursements effaceront petit à petit, mois après mois. Car cette dette correspond au travail futur que vous devrez consentir pour assurer vos remboursements. Elle disparaîtra à mesure que ce travail s’accomplira. A la dernière échéance, le passif, ce que la banque vous devait (100 000 euros), et l’actif, ce que vous deviez à la banque (100 000 euros), s’annulent donc l’un l’autre et les comptes reviennent à zéro. Restent les intérêts, c’est-à-dire ce que la banque a gagné dans l’opération.

Par certains côtés, le remboursement d’un prêt à intérêt ressemble fort à la corvée du Moyen-âge où le travail servait à compenser une jouissance. Le propriétaire foncier, le seigneur, mettait à disposition d’un paysan des terres que ce dernier travaillait. En échange, le paysan s’engageait à donner une partie de sa récolte au seigneur, ou bien accomplissait un travail supplémentaire sur d’autres terres. De même, la jouissance d’une monnaie invisible, aujourd’hui, s’échange contre du travail pour rembourser le capital, et contre du travail supplémentaire pour le paiement des intérêts.     

Quelle conséquence la création de l’argent comme dette, ajoutée à l’abstraction toujours plus grande de nos moyens de paiement et à la déconnexion de la monnaie par rapport à tout référent concret (or ou autre), peut-elle avoir désormais sur le fonctionnement global d’une économie ? Deux conséquences principales à mes yeux. D’abord, entre le moment de sa création et le moment de sa disparition, s’écoule un temps pendant lequel l’argent-dette crée de l’argent. Vous remboursez votre emprunt en plusieurs années. Pendant ce temps, une partie de la monnaie qui se promène de banque en banque sans presque jamais se matérialiser, sert à l’investissement, mais aussi à la spéculation, c’est-à-dire à des paris plus ou moins risqués sur l’avenir. D’autre part, si la dette génère l’essentiel de la monnaie, il devient fort profitable d’augmenter la dette pour agrandir encore les volumes de monnaie disponible et libérer les profits. Nous comprenons mieux alors, l’entente cordiale entre les Etats et les banques privées, les uns voulant accroître leur possibilité de financement, les autres trouvant dans l’entité Etat le client idéal par la masse de ses besoins et par sa solvabilité.

A partir de cette analyse, nous voyons se déployer avec une logique implacable, toute l’histoire économique du XXe siècle, depuis la création de la Réserve Fédérale des Etats-Unis, le 22 décembre 1913, à la suite d’un complot rocambolesque politico-financier, avec le Président Wilson en marionnette des gros banquiers internationaux, jusqu’au Traité de Lisbonne, Traité Giscard, ratifié par le parlement français en 2009, au mépris de la décision référendaire citoyenne de 2005, en passant par la loi du 3 janvier 1973, dite loi Pompidou-Giscard, empêchant l’Etat français d’emprunter à taux presque nul auprès de la Banque de France. L’idée étant toujours d’augmenter les possibilités d’endettement et donc d’accroître à la fois les bulles financières et les dettes publiques.

Cette logique à l’œuvre induit une fuite en avant et un dépassement perpétuel. Elle implique un assujettissement des peuples toujours plus grand et une dédémocratisation galopante. Le pilotage de ce monstre insensé qu’est devenu l’économie mondialisée, nécessite une concentration des pouvoirs à l’échelle de la terre, la gestion en temps réel des flux de capitaux internationalisés incompatible avec le temps nécessaire à la discussion et à la réflexion, et, conséquemment, la mise sous tutelle des citoyens par une élite internationale autoproclamée, l’hyperclasse nomade chère à Jacques Attali. Bref un nouvel ordre mondial a-démocratique et cybernétique.

Nous avons à la JP Morgan, grand holding américain, un bel exemple de cet absurde mondialisé, lorsque la brillantissime employée Blythe Masters lance en 1994 les Credit default Swaps, produits financiers en grande partie responsables de la crise dite des subprimes. Je n’entrerai pas dans le détail de leur structure, et renvoie pour cela à la littérature économique classique. Je me contenterai d’en tirer les principes fondamentaux, traduits en langage courant. Car les Credit Default Swaps, couvertures de défaillance ou permutations de l’impayé, sont des produits d’encouragement à l’irresponsabilité par dilution du risque d’impayé dans les marais du réseau bancaire international. Les banques se refilant les unes aux autres la patate chaude des crédits à haut risque, et à haut rendement, en dansant sur le volcan de la misère. Des travailleurs pauvres empruntent en masse pour acheter leurs maisons, se retrouvent en masse au chômage, à cause par exemple des délocalisations, et donc du libre-échangisme intégriste, s’enfoncent en masse dans le surendettement et cessent en masse de rembourser leurs dettes. Leurs biens sont saisis mais la valeur de ces biens, par effet de masse, s’effondre mécaniquement. Les sociétés hypothécaires qui avaient entre temps fait couvrir le risque par d’autres se retournent vers ces autres pour se refinancer, mais ces autres se retournent eux-mêmes vers d’autres, etc. Au guichet, il n’y a plus personne. La responsabilité s’est tellement diluée, les couvertures de couvertures de couvertures tellement multipliées, que tout le monde finit par être concerné. Je te tiens, tu me tiens par la barbichette. Au sommet de cette dramaturgie grotesque, si l’on avait exigé de toutes les banques le paiement intégral de leurs dettes, le système eut sombré « dans les eaux froides du calcul égoïste » comme un vulgaire Titanic en papier monnaie. D’où l’obligation, du moins le fait-on croire, de maintenir sous respiration artificielle les plus grosses d’entre elles en lançant un appel d’urgence à ceux qui n’avaient rien demandé ni rien gagné dans ces affaires, bien au contraire, ignorant tout des magouilles spéculatives, je veux parler des contribuables moyens et pauvres, à qui on demandera, le revolver sur la tempe, de payer l’addition. C’est ainsi que nous voyons les morts-vivants institutionnels sortir de terre provisoirement par le miracle de l’austérité. Croyant avoir échafaudé une martingale, La JP Morgan, bien involontairement, a fait la preuve, s’il en était besoin, que la grande richesse privée n’existait pas, puisque la grande faillite privée, son pendant nécessaire, s’avère impossible par décret libéral. Le bon sens veut que celui qui possède les pertes, possède aussi les gains. Mais, outre que le bon sens est la chose la moins bien partagée en ces temps de panique, si le peuple a le pouvoir de choisir, par l’intermédiaire de ses représentants, la grosseur des boulets qu’il devra lui-même s’attacher aux pieds, il n’a pas encore, paradoxalement, celui de renvoyer les vendeurs de boulets à leurs chères études en mathématiques financières.

Il faut bien considérer cependant que ces descriptions, pour édifiantes qu’elles soient,  ne donnent que la pointe émergée d’un système plus large que j’appelle, comme on sait maintenant, cynisme addictif ou prolétariage, et qu’intervenir uniquement sur la question bancaire, même si celle-ci s’avère stratégiquement essentielle, ne suffira pas à changer notre corps social global et à gagner l’émancipation individuelle que nous recherchons. Elle permet néanmoins d’illustrer presque caricaturalement notre aliénation post-moderne. Le Capital tourné vers le Capital et uniquement vers Lui, fabriquant, à mesure qu’il grandit, sa propre machinerie automatique, dont le pseudo-pilotage est assuré par ses premiers esclaves humains, luxueusement rémunérés, qui se prennent pour une élite alors qu’ils ne sont que des marionnettes à fil représentant la dernière engeance humaine par le mépris qu’il nourrissent à l’égard de leurs frères.

Je vois d’ailleurs, dans les romans ou les films de science-fiction mettant en scène des invasions extra-terrestres, imaginaire paranoïaque parcourant tout le vingtième siècle, non pas une préfiguration de guerres intergalactiques futures, mais une prescience de la façon dont une partie du corps social se mue en corps étranger et envahit ou métastasie le reste. Exactement comme les vampires à la Dracula ressemblent pour moi à des tentatives de représentation d’un irreprésentable, d’un monstre réellement existant, mais trans ou inter-individuel, techno-social en tout cas, suceur de sang humain, et transmetteur d’immortalité future. Les séries Terminator et Alien, relèvent aussi, à l’évidence, de cette intuition. D’autres époques n’auraient pas hésité à nommer Diable ce corps étranger en nous, qui est même et autre à la fois, et peut prendre la forme d’un chiffre sur un écran d’ordinateur ou d’une signature anti-démocratique en bas d’un traité.

La bulle financière mondiale se détache de la biosphère et plane au dessus de nos têtes comme un nuage radioactif. Elle se nourrit de la dette, notamment de la dette souveraine, et la dette se nourrit d’elle. L’une ne va pas sans l’autre. C’est pourquoi il est illusoire de penser qu’on puisse infléchir durablement cette ligne en instaurant simplement une taxe nouvelle. Fût-elle juste et nécessaire. Car celle-ci ne ferait que desserrer provisoirement l’étau, sans toucher au mécanisme central. Elle assurerait certes des besoins urgents en refinancement étatique, et empêcherait sans doute un effondrement rapide du système, mais garantirait aussi, par là même, la pérennisation de ses principes pervers. Elle renflouerait les Etats, certes, mais les maintiendrait dans le même temps sous la férule sévère et cynique de leurs créanciers. Une taxe prélevée sur les transactions financières, sans contrôle simultané des flux de capitaux, permettrait seulement d’honorer les dettes contractées auprès de ceux-là mêmes qui la paieraient. L’argent passerait provisoirement par les Etats pour repartir aussi vite dans la poche des financiers. Un prélèvement sur des racketteurs qui viserait donc à pérenniser le racket. C’est comme si nous demandions aux dealers de payer une dîme, redistribuée ensuite aux toxicomanes pour que ces derniers puissent continuer d’acheter leur produit. Ce que nous gagnerions d’un côté, nous le perdrions de l’autre. Quand une situation devient aussi incontrôlable et dangereuse, je ne vois pas d’autre alternative que de se replier stratégiquement sur les bases nationales, seuls espaces possiblement démocratiques et maîtrisables. Que l’on stigmatise ce réflexe naturel de survie en le qualifiant de protectionnisme ne me gêne pas. Il s’agit en effet de se protéger d’un mouvement à trop grande échelle pour être à la fois juste et efficace. A condition, bien sûr, que ce protectionnisme national ne vire pas au nationalisme étroit et contre-productif par sa rigidité et son égoïsme, qu’il s’appuie sur une morale contraire au prolétarisme, et refuse l’impérialisme à rebours. Qu’il veuille former des hommes et non plus des machines à produire ou à consommer, et s’inscrive dans un mouvement d’émancipation générale. Cette sorte de renationalisation financière, au moyen de dispositifs entièrement nouveaux que certains économistes explorent sur le modèle de la retraite par répartition (autofinancement mutualisé), devant aller de pair avec une relocalisation des activités et une montée en puissance des secteurs solidaires, associatifs, écologiques et non-marchands. En bref, une Transition à l’échelle nationale. Car, nous le voyons bien, tout étage supérieur à la nation (blocs régionaux en formation ou gouvernement mondial) accentue pour le moment l’élitisme et le contrôle non-citoyen, déjà présent hélas à l’étage inférieur. Il privilégie la politique des lobbies et des réseaux plus ou moins clandestins, et s’adosse nécessairement, d’abord à la machine techno-sociale autonome, ensuite à la morale prolétariste. Ce qui signifie clairement que « small is beautiful » et que la super ou hyper gouvernance à la World Compagnie, représente le passage en mode pilote automatique (cybernétique) d’une extériorisation malheureuse des individus terrestres, d’une machine aveugle que Marx appelait Jaggernaut, char mythologique détruisant tout sur son passage. A une certaine échelle, aucun humain, ou groupe humain, n’étant plus capable de dominer ce char lancé dans la carrière, obligation est faite de s’en remettre à la cybernétique, c’est-à-dire au calcul froid et cynique de la machine elle-même. Avec tous les comportements mafieux qu’induit nécessairement ce laxisme irresponsable. Car faute de pouvoir contrôler l’ensemble d’un corps social devenu pathologique et autonome, les hommes du cynisme sans phrases, guettant ses déjections, ramassent derrière lui ce qu’ils peuvent pour se l’accaparer.

Adrien Royo (août 2011)

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